Je viens de remettre la main sur un article que j’ai écrit en 2009, à mon retour de la Journée Mondiale de la Liberté de la Presse à Doha. Je n’y ai rien changé. Colombes dans le ciel de Doha A Doha, ville de sable oú poussent gratte-ciel d’avant-garde, hotels de luxe et grues géantes dans une chaleur moite et jaunâtre, s’est tenue début mai la 19 éme Conférence Mondiale de la Liberté de la Presse, sous les auspices de l’UNESCO et du Doha Center for Media Freedom, Centre inauguré il y a un an et dirigé par Robert Ménard, fondateur de Reporters Sans Frontiéres. Voila certes le signe d’une volonté d’ouverture de la part du Qatar, riche émirat du Golfe, d’oú émet Al Jazeera a quelques 40 millions de téléspectateurs a travers le monde arabe. Mais cette ouverture, je vais l’expliquer, s’avére douloureuse. Le théme choisi: » Le potentiel des médias: dialogue, compréhension mutuelle et réconciliation ». Un programme tres ambitieux. Parmi les invités 200 journalistes, rédacteurs, professionnels des médias, avocats d’associations de Droits de l’Homme, ainsi que sept dessinateurs de la Fondation « Cartooning for Peace », dont Plantu son fondateur, Dilem(Algérie), Stavro(Liban), Danziger(USA), Glez(Burkina Faso), Boukhari(Ramallah) et moi-même, d’Israel. Une exposition de nos dessins sélectionnés avec tact et intelligence y a sucsité beaucoup d’intérêt. La caricature est trés prisée dans la presse arabe. Quatre panels de discussions-débats étaient au programme des deux journées. L’un d’eux touchait au rôle des médias dans la promotion du dialogue inter-religieux, auquel devait participer Robert Ménard,une conférenciére d’Oxford, un avocat égyptien des Droits de l’Homme et un représentant de l’Unesco. Les points à développer étant la façon dont les médias traitent des questions de diversité religieuse, comment éviter les stéréotypes et les idées préconçues sur les croyances, comment exprimer les valeurs d’universalité et d’égalité, comment exprimer la multiplicité des voix dans des débats basés sur une juste information et orientés vers des perspectives de solution. Un programme tres ambitieux, comme je vous l’ai déja dit. Ménard a du se battre avec les organisateurs pour faire admettre que débattre de ce sujet sans la participation d’un israélien était inadmissible. J’y fus donc rallié in extremis. J’ai parlé de l’action de Cartooning for Peace en général, et ai posé trois questions: peut-on tout dessiner, peut-on rire de tout, la liberté d’expression est-elle absolue? La réponse étant un NON nuancé a chacune des questions. J’ai rappelé que les « caricatures » antisémites de la Seconde Guerre Mondiale, qui n’étaient autres que de la propagande d’état, ont déshumanisé les Juifs a un tel point qu’elles ont facilité la Solution Finale. Petite parenthése: une semaine avant la rencontre de Doha se tenait a l’Université Hébraïque de Jérusalem un colloque sur la liberté d’expression dans les démocraties modernes, organisé par Ephraim Halevy, directeur du Centre de Recherches Stratégiques. Il avait invité Flemming Rose, grand journaliste au Jyllands-Posten danois qui avait publié en 2005 les 12 caricatures de Mahomet. Mr Rose expliquait sa démarche lors d’un débat public auquel je prenais part avec David Horovitz rédacteur du Jerusalem Post. Le débat s’est prolongé par une discussion ouverte et sincére avec des étudiantes arabes de l’université, qui affirmaient que Mahomet est critiqué dans certains milieux arabes, mais sa représentation figurative n’est pas admise. Les circonstances ont voulu que Flemming Rose soit aussi présent à Doha. J’ai proposé au public, puisqu’il était question du dialogue inter-religieux, de mettre la dite formule en pratique, de poser toutes les questions au rédacteur danois présent dans la salle et d’écouter ce qu’il avait à dire. Ce que je ne pouvais pas voir étaient les dessins projetés par Plantu sur un écran géant derriére moi. Parmi eux celui d’Ahmadinejad essayant d’effacer le numéro sur le bras de mon pére! Ensuite le temps de parole fut donné a Ménard. D’un ton ferme et vindicatif il a affirmé que les musulmans ne pouvaient pas exiger un régime de faveur de la part des médias, que dans la tolérance il n’y a pas deux poids deux mesures, qu’il respectait tous les croyants mais pas les croyances qui sont, à ses yeux, toutes critiquables. Il a ensuite ajouté une phrase que j’ai ressenti comme un coup de massue dans la poitrine. Il revenait d’un voyage au Liban et dans la librairie de l’aéroport de Beyrout, il est tombé sur les Protocoles des Sages de Sion. Il a déclaré que tant que ce « torchon antisémite mensonger » sera en vente dans le monde arabe, l’Islam ne peut pas crier au blasphéme quand on dessine Mahomet. Il a aussi mentionné les rues du Caire, ou il se rend souvent, qui regorgent de ce genre de « littérature ». Il a dit que nier la Shoah est un blasphéme. Je peux vous affirmer que la traduction simultanée en arabe et en anglais était parfaite, je l’ai testée. Dans la salle devant nous, parmi les hommes en tob et keffia blanches, les femmes voilées, les hommes en costumes et les femmes en deux piéces, j’ai vu des visages acquiesser, et d’autres contenir leur colére. Je ressentais une émotion et une tension trés fortes. Un mouvement silencieux animait les 200 personnes présentes. Ce language cru et direct, sans langue de bois et sans détours, restait visiblement en travers de la gorge de certains. Le Qatar veut s’ouvrir, être une sorte de pionnier. Ménard souhaite que ça se fasse vite. Il y a un tel retard á combler! C’est au moment des questions réponses avec le public que le ton a monté. Rose a aussi pris la parole pour se montrer et inviter au dialogue. La scéance s’est terminée sur des applaudissements. Un journaliste du Gulf Times anglophone m’a interviewé et j’ai pu apprécier son travail honnête le lendemain matin en page 2. Par contre la secrétaire du Doha Center m’a dit que l’éditorial d’Al Watan en langue arabe, exigeait le départ de Ménard. Lui de son côté sait trés bien qu’il tend la corde à l’extrême, c’est sa façon de faire, partout et toujours, et il est prêt a en subir les conséquences. Le Qatar savait trés bien à quoi s’attendre en le plaçant à la tête du Centre et sa volonté d’ouverture est sûrement sincére. Mais la volonté et la réalité ont un long cheminement à faire avant de se rencontrer. Le point d’orgue de la conférence fut la cérémonie de remise du Prix de la Liberté de la Presse « Unesco/Guillermo », décerné cette année à titre posthume au journaliste sri-lankais Lasantha Wickrematunga. Ce héros de la liberté de la presse était menacé et harcelé depuis des années. Il savait ses jours comptés et à continué à mener son combat à coup d’encre et de mots. Il a été lâchement assassiné il y a quatre mois. Mais il avait pré-écrit un éditorial qu’il a demandé à ses collégues de publier le jour de son assassinat. Robert Ménard lui a rendu hommage, le Centre de Doha a publié un dossier d’enquête sur sa mort et a mis l’éditorial en ligne sur son site. Je vous recommande vivement de le lire: http://www.dohacentre.org/Puis-ils-sont-venus-me-chercher,524.html?lang=fr Le site est d’ailleurs en anglais, arabe et français, encore un signe de volonté d’ouverture. Je ne peux m’empêcher d’en citer un court passage qui en dit long sur l’homme: » … L’une de mes inspirations pendant toute ma carrière de journaliste a été le théologien allemand Martin Niemöller. Dans sa jeunesse il avait été antisémite et avait même admiré Hitler. Mais alors que le nazisme prenait de plus en plus d’importance en Allemagne, il a compris ce qu’il représentait : non seulement Hitler cherchait à éliminer les Juifs, mais il voulait exterminer tous les gens qui avaient des points de vue différents. Niemöller a levé la voix, et comme il a dérangé on l’a incarcéré dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau, entre 1937 et 1945. Il a failli être exécuté. Alors qu’il était dans ces camps, Niemöller a écrit un poème qui est m’est toujours resté en tête, depuis la première fois où je l’ai lu, adolescent : Lorsqu’ils sont venus chercher les juifs Je me suis tu, je n’étais pas juif Lorsqu’ils sont venus chercher les communistes Je me suis tu, je n’étais pas communiste Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes Je me suis tu, je n’étais pas syndicaliste Puis ils sont venus me chercher Et il ne restait plus personne pour protester » Je vous recommande d’ailleurs vivement le site de Doha. il est intéressant et bien fait: http://www.dohacentre.org Aujourd’hui tout le monde se sent appartenir a un « village global ». Il suffit de surfer sur la toile, voir les Unes des grands journaux, visionner des clips sur YouTube, acheter sur Amazone.com, papoter sur Skype et se faire des amis sur Facebook. Mais c’est une globalisation virtuelle. Pour ma part, cette conférence à Doha a été l’expression la plus tangible et la plus enrichissante de la globalisation en question. J’ai parlé littérature avec un poéte syrien, un rédacteur de journal camérounais m’a parlé des 126 procés auxquels il a du faire face en 30 ans pour avoir enfreint les lois draconiennes qui limitent la liberté d’expression chez lui, une iranienne royaliste m’a raconté son exil forcé depuis la « révolution » homeyniste, une algériennne enfoulardée m’a dit son désir ardent de visiter Israel et de connaître des israéliens, Slimane Zeghidour de TV5Monde m’a parlé d’une enquête passionnante qu’il a réalisée sur la presse israélo-palestinienne. Le tout couronné d’une franche poignée de mains avec le Ministre Qatari de la Culture avec échange de formules de politesse en français; il a été ambassadeur du Qatar a Paris. Inutile de mentionner que, comme dans tout colloque de haut niveau, nous portions tous au cou un tag avec nos nom et pays d’origine. Pas un seul instant je ne me suis senti mal à l’aise, pas le moindre sentiment d’insécurité ne m’a effleuré, je ne suis ni le premier israélien ni le dernier à avoir été invité au Qatar. Politiciens, industriels, médecins et agronomes m’ont précédé, d’autres suivront. Le lendemain de mon retour à Jérusalem, le Centre de Doha se mobilisait pour la libération de la journaliste Roxana Saberi condamnée à 8 ans de prison en Iran pour « espionnage ». Nous, caricaturistes avons réalisé spontanément un dessin de soutien a Roxana. Quelques jours plus tard elle était libérée avec une peine réduite à deux mois de prison avec surcis. Quelques jours plus tard, le Centre de Doha me demandait de l’aider à contacter le Ministére des Affaires Etrangéres israélien pour élucider une plainte palestinienne au sujet d’un centre de médias fermé a Jérusalem Est le jour de le venue du Pape. Le Ministére leur a fourni la preuve que ce centre avait été ouvert illégalement. Affaire classée. A propos de la visite du souverain pontife en Terre Sainte, l’attente était démesurément élevée en Israel, quant aux déclarations de Benoît XVI. Demande de « PARDON » explicite. Pas moins! A l’heure de la réconciliation et du dialogue inter-religieux, il faut savoir s’armer de patience et de sagesse. 2000 ans d’histoire, ça ne se corrige pas en quelques phrases. Entre le Vatican et Israel, c’est la politique des petits pas. Et depuis Paul VI, Jean XXIII, Jean-Paul II et Benoît XVI, on observe une suite de petits pas dans la bonne direction. Comme l’écrivait si bien Akiva Eldar dans Haaretz chabbat dernier, Benoît n’est quand même pas le Grand Rabin d’Israel. Faut pas l’oublier! Je tiens juste à signaler que deux mois après cette conférence, Robert Ménard a été « remercié » et est reparti en france et qu;’il est aujourd’hui maire FN de Béziers.
Journée Mondiale de la Liberté de la Presse à Doha 2009
01/17/2015 par Michel Kichka
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