Texte que j’ai rédigé dans mon journal personnel en 2010.
Mémorial de Caen, Février 2010, exposition de dessins de CfP pour la commémoration des 65 ans de la libération d’Auschwitz, en présence de 20 cartoonistes.
Le lendemain du vernissage nous avons quartier libre. Avec quelques dessinateurs on décide de se rendre à Omaha Beach, la plage du débarquement. Je m’y rends en voiture avec Olivier Malvoisin qui est venu nous filmer pour un documentaire. (« Fini de rire », Arte).
Plage immense, envahie par d’épais nuages gris qui déversent une pluie fine, froide et pénétrante. Une mer, je veux dire un océan, vert de gris, mais plus gris que vert, d’un gris très foncé, gronde au loin. C’est marée basse. Sable à nu sur des centaines de mètres, miroir glacé dépoli. Chacun s’avance seul, sans mot dire, poussé par un besoin de se recueillir en silence. Les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, col relevé, je descends vers la plage, le visage fouetté par des rafales de gouttes aveugles. La gorge nouée, le ventre tenaillé par une émotion incontrôlable, j’ai besoin de pleurer. Je me parle pour me ressaisir. Je m’entends scander: c’est pas possible! c’est pas possible! La plage dégage une puissance que les alliés venus d’outre-Atlantique pour sauver le monde, lui ont insufflé. Ils n’ont pas sauvé que l’Europe. La guerre était mondiale. C’est l’humanité entière qu’ils ont sauvé. Sauvé d’elle-même.
L’enjeu de la guerre a été décidé sur cette plage où mes chaussettes prennent l’eau, sur la grève où des jeunes soldats qui n’avaient vu de l’Europe qu’une vague carte dans un atlas, ont versé leur sang. Aujourd’hui chacun de nous a une dette envers chacune de ces vies sacrifiées. Retenant mes larmes, je foule des coquillages évidés, le visage ruisselant, derrière l’écran flou de mes lunettes. C’est le moment qu’a choisi Olivier pour planter sa caméra protégée d’une caricature de parapluie, me faisant signe de continuer de marcher seul. Je suis une silhouette minuscule prolongée d’un reflet au contour incertain, sur une plage infinie. Je m’arrête un instant devant un immense bloc de béton qui servit de tête de pont le 6 Juin 1944. Du béton armé. Du béton-armée. Une logistique impressionnante au service d’une stratégie minutieuse, au service d’une idéologie forte, d’une idée forte du monde de demain. C’est-à-dire d’aujourd’hui. Un bloc de béton dont le poids est celui de la responsabilité qui pesait sur les épaules des alliés. Un bloc de béton poussé d’Amérique et de Grande Bretagne par le vent de l’Histoire.
Plus tard, dans le cimetière américain de Caen. Des milliers de croix de marbre blanc de taille identique dans un alignement parfait, sortant de l’herbe verte. A leur pied, ça et là, un bouquet de fleurs plus ou moins frais, taches de couleur dans un décor bichromatique. Chaque croix est une vie fauchée. Brutalement. Le souvenir est vivant. La douleur vivace.

Page d’accueil
English
Hébreu - הבלוג בעברית

Laisser un commentaire